Microsoft et la Malédiction de Severus Rogue

Microsoft et la Malédiction de Severus Rogue
Détesté par ceux qu'il protège : l'histoire secrète de Microsoft et Linux

Le 25 mars, HBO a lâché le teaser de sa série Harry Potter. 277 millions de vues en 48 heures. Et un nouveau Severus Rogue à l'écran — le personnage que tout le monde prend pour le traître pendant six tomes, et qui se révèle être le plus fidèle de tous. Le plus beau personnage du livre, pour beaucoup de lecteurs.

En tombant sur ce teaser, j'ai pensé à Microsoft.

Parce que Microsoft, c'est le Severus Rogue de l'open source. Une boîte que toute la communauté a détestée pendant vingt ans. Et qui, quand on regarde les faits — les contributions au noyau Linux, les projets libérés sous licence MIT, les milliards investis dans les plateformes open source — est l'un de ses plus grands protecteurs.

Et ça va sans doute en surprendre plus d'un.

Pour comprendre, il faut commencer par une demande restée sans réponse. Le 6 avril 2016, quelqu'un ouvre le tout premier ticket sur le dépôt de WSL — le sous-système qui permet de faire tourner Linux dans Windows. C'est une demande de fonctionnalité. Elle tient en cinq mots : « Will this be open source? »

Le ticket reste ouvert. Neuf ans. Gardez ça en tête.


J'ai grandi avec un Amiga 500. Workbench 1.3, 512 Ko de RAM, un lecteur de disquettes qui faisait un bruit de machine à coudre.

Et puis le PC est arrivé. Mon premier 386, mon premier Windows, mes premiers assemblages. J'ai appris à monter des cartes graphiques, à poser des cavaliers sur une carte mère, à overclocker un processeur en tâtonnant. Le PC, c'est devenu mon identité. Celle du builder, du gamer qui met les mains dedans.

Linux est arrivé bien plus tard. Étudiant, je rédige mon mémoire de fin d'études dessus. Je découvre Red Hat, SuSE. Je passe des nuits à compiler des pilotes, à traquer des dépendances, à configurer ce qui sous Windows prenait trois clics. C'était artisanal. C'était frustrant. Et c'était exactement pour ça que toute une communauté s'est construite autour.

En 2003, j'entre chez IBM. Et là, je découvre cette communauté de l'intérieur. Les gens collent des manchots sur leurs ThinkPad. Ils parlent de liberté logicielle avec une ferveur que j'ai rarement revue depuis.

Linux n'est pas un outil. C'est un drapeau.


Depuis, j'ai vu cette rivalité partout. Dans les forums, dans les meetups, dans les couloirs. Windowsiens contre Linuxiens. Les premiers ne comprenaient pas pourquoi les autres se compliquaient la vie. Les seconds ne comprenaient pas pourquoi les premiers acceptaient de dépendre d'un éditeur unique. C'était plus qu'un débat technique. C'était tribal. Choisir un OS, c'était choisir un camp.

Et le méchant de l'histoire avait un nom. Microsoft. Au début des années 2000, la direction de l'entreprise tient des propos très durs sur Linux. Vingt ans plus tard, on les cite encore dans les meetups. Microsoft c'est l'ennemi. Point.


En 2012, j'arrive chez Microsoft. Et ce que je découvre ne colle pas du tout avec le récit que je connaissais. Depuis 2009, Microsoft avait déja soumis 20 000 lignes de code au noyau Linux — des pilotes Hyper-V, publiés sous licence GPLv2.

En 2011, l'entreprise était déjà le cinquième contributeur mondial au noyau Linux 3.0.

Et puis lorsque Satya Nadella devient PDG, en février 2014. Les choses s'accélèrent.

En octobre, lors d'un événement cloud à San Francisco, il affiche un slide :

« Microsoft ♥ Linux ».

À l'époque, 20 % des machines Azure tournent sous Linux. Le chiffre fait sourire. Mais derrière le slide, les actes suivent. La même année, .NET est intégralement open sourcé.

Pour mesurer ce que ça représente : .NET, c'est le framework sur lequel des millions de développeurs ont bâti leur carrière. C'est le cœur de l'écosystème Microsoft. L'open sourcer, c'est comme si Coca-Cola publiait sa recette sur GitHub.

Microsoft crée un Open Source Programs Office en interne. Le signal n'est pas cosmétique. C'est structurel.

VS Code sort en 2015 sous licence MIT. En quelques années, il devient l'éditeur de code le plus utilisé au monde. Par tout le monde — y compris ceux qui développent sous Linux.

Novembre 2016. Microsoft rejoint la Linux Foundation comme membre Platinum — 500 000 dollars par an, siège au conseil d'administration. La même année, lancement de WSL. Et ce fameux ticket #1 qui attend toujours sa réponse.

2018. Rachat de GitHub pour 7,5 milliards de dollars. La plus grande plateforme de code open source au monde passe chez Microsoft. La communauté panique. Des projets migrent par réflexe. En 2019, GitHub a gagné dix millions d'utilisateurs. La panique n'a pas duré.

2017-2019. Microsoft occupe la première place de l'OSCI — le classement des contributeurs open source par entreprise. Depuis, il alterne au sommet avec Google.

Et au-delà des fondations et des classements, il y a les projets.

TypeScript — open source, devenu le standard du développement web moderne.

ONNX — le format ouvert d'échange de modèles d'IA, co-créé avec Facebook.

Playwright — l'outil de test qui a détrôné Selenium.

SQL Server porté sur Linux. Teams porté sur Linux. Azure Linux — la distribution maison — qui fait tourner la quasi-totalité des serveurs LinkedIn depuis 2024.

Le FOSS Fund distribue jusqu'à 12 500 dollars par trimestre à des projets choisis par les employés — curl, OpenSSL, systemd, GNOME, Godot Engine...

Et en 2025, les modèles Phi — parmi les meilleurs small language models au monde — publiés en open weight sous licence MIT.

Aujourd'hui, plus de 65 % des charges de travail sur Azure tournent sous Linux. Sur son propre cloud, Microsoft fait tourner plus de Linux que de Windows.


Malgré tout ça, les réflexes n'ont pas changé.

On ressort les citations des années 2000. On brandit « Embrace, Extend, Extinguish » comme un mantra. Les manchots sont toujours collés sur les portables. La méfiance n'a pas bougé.

Pendant ce temps, Microsoft finance la Linux Foundation, emploie des mainteneurs du noyau, héberge la majorité du code open source mondial sur GitHub, publie ses propres modèles d'IA en open weight, et fait tourner plus de Linux que de Windows sur son propre cloud. Depuis quinze ans.

Exactement comme Rogue. Détesté par ceux qu'il protège. Soupçonné à chaque geste.

Le truc, c'est qu'admettre que le méchant n'en est plus un, ça oblige à lâcher un repère. Et quand le débat est devenu tribal, les repères c'est tout ce qu'il reste quand la technique a cessé de compter.


Le 19 mai 2025, lors de la conférence Build à Seattle, Microsoft annonce que WSL est open source. Le code est publié sur GitHub sous licence MIT.

Vous vous souvenez du ticket du 6 avril 2016 ? Celui qui demandait en cinq mots si WSL serait un jour open source ? Pierre Boulay, ingénieur principal du projet, le ferme ce jour-là. Neuf ans plus tard, la réponse est oui.

L'outil qui a réconcilié Windows et Linux — celui-là même qui a permis à des millions de développeurs de faire tourner les deux mondes ensemble — est maintenant ouvert. N'importe qui peut le lire, le modifier, y contribuer.

Qui a gagné ? Peut-être personne. Peut-être tout le monde.

Dans Harry Potter, il y a une scène qui résume tout le personnage de Rogue. Dumbledore lui demande s'il s'est finalement attaché à Harry. Pour toute réponse, Rogue lance un sort — et fait apparaître un Patronus en forme de biche, le même que celui de Lily Potter, la femme qu'il a aimée toute sa vie. Dumbledore comprend. Il demande : « After all this time? » Après tout ce temps ? Rogue répond un seul mot : « Always. » Toujours. Tout ce qu'il a fait — espionner, mentir, risquer sa vie, encaisser la haine de ceux qu'il protégeait — c'était par amour. Depuis le début. Sans jamais fléchir.

Quinze ans de code, de licences MIT, de milliards investis.

Et la plupart des gens n'ont toujours pas vu.

"Always."


Sébastien Grange — Les opinions exprimées ici sont strictement personnelles.


Sources